Jean-Louis-Brigitte Espagne

Né à Auch le 16 février 1769

Décédé sur l’île de Lobau (Vienne - Autriche) le 21 mai 1809.

 

C’est dans l’arrondissement de Saint-Gaudens, sur les bords du Job, petit affluent de la Garonne, dans le village d’Izaut-de-l’Hôtel, que naquit le 9 mai 1733, Bertrand Espaigne, père du général. La famille semble avoir ses racines dans le département de la Haute-Garonne. L’aisance familiale lui permit de faire des études à Auch, dans le Gers, où il prit ensuite un emploi dans les services de l’intendance de Gascogne. Il épousa, à Auch, Françoise Baup le 25 janvier 1763, de douze ans sa cadette. Les deux premiers enfants du couple meurent en bas âges. Puis viennent deux filles : Marie-Félicité et Brigitte. Le père est alors commis au bureau des Vingtièmes, en charge du recouvrement de l’impôt sur le revenu.

 C’est le 16 février 1769 qui naquit notre gascon, qui allait devenir général et comte de l’Empire : Jean-Louis-Bergite Espagne, l’orthographe familiale ayant fait disparaître le « i » avec le temps. De même, à la place de ce Bergite, qui apparait très lisiblement sur le registre conservé aux Archives départementales, l’intéressé adoptera plus tard l’orthographe de Brigite, qui deviendra Brigitte avec le temps. Viendront ensuite un frère, mort probablement en bas-âge lui aussi, une sœur, Philippe-Félicité, et enfin un dernier frère, Jean.

Son père rencontre des problèmes dans son travail, « intrigues et dénonciations calomnieuses », d’après le général. Ne voulant pas être un poids pour sa famille, Espagne s’engage à 14 ans dans un régiment où le métier se révélera au-dessus de ses forces. Il renonce donc et retourne à Auch.

C’est après 1784, que la famille émigrera vers le centre de la France, en Creuse, dans la province de la Marche, où le père reprend ses activités. Ils s’installent à Aubusson, capitale de la tapisserie. Notre gascon tente encore par deux fois, à cette époque, d’aller chercher l’aventure avant ses 18 ans.

 Le 6 juillet 1787, le jeune Espagne s’engage aux Dragons de la Reine, sous le numéro 485. On note une taille d’un mètre quatre-vingt-sept. Il y rencontre Alexandre Dumas, le père de l’auteur des « Trois Mousquetaires », entré l’année précédente dans ce même régiment. Il se peut que les exploits de son père et de trois de ses amis devenus généraux, dont Espagne, lui inspirera son roman.

A cette époque, après être devenu brigadier (21 avril 1788), il rencontre à Reims sa future épouse, au début de la Révolution : Marie-Sophie Paroissien (baptisée le 11 janvier 1773). Mais la déclaration de guerre sépare les amoureux. Espagne est à Valmy, puis à Jemmapes, où il parviendra au grade de lieutenant au 6è Chasseurs à cheval, début 1792, puis à celui de capitaine d’un corps franc, les Hussards défenseurs de l’Egalité et de la Liberté, en septembre de la même année.

Le père de Marie-Sophie n’autorisant le mariage que quand la solde de chef d’escadron sera acquise, Espagne obtient cet état le 30 novembre 1792, où il devient lieutenant-colonel de ses hussards. Après avoir passé 1792 sous les ordres de Dumouriez, il passe sous ceux de Custine puis sous ceux de son ami, Dumas (Espagne assista à son mariage), fin 1793. En août 1794, il est à l’armée de l’Ouest sous Hoche, mais il n’y reste pas. Les deux hommes deviendront proches si l’on en croît leurs échanges épistolaires.

En 1795, on le retrouve à la tête de la cavalerie de Jourdan devant Luxembourg puis Bonn. En décembre 1796, sous Hoche à nouveau, il prend la tête de 8è de cavalerie, seul régiment portant cuirasse à l’époque. Le 23 février 1797, il est sous d’Hautpoul. Cette même année la paix revient en Europe. L’année 1798, à la tête de son 8è de cavalerie, le verra dans différents postes en France : Verdun, Soissons puis Belfort, à l’armée du Rhin, sous Lefebvre.

Début 1799, à la tête du 8è Cuirassiers, il retrouve l’armée de Mayence sous d’Hautpoul et Jourdan. Il éprouve pour ce dernier, une antipathie à peine dissimulée. Le 12 juillet 1799, alors sous Lecourbe à l’armée du Rhin, il devient général de brigade.

Puis il repasse à l’armée d’Allemagne en 1800, sous Marceau, avec sa brigade composée des 5è et 8è Cuirs. Il sera cité à l’Ordre de l’Armée après la bataille de Moesskirch. Il sera ensuite blessé à la main à Neubourg (là où meurt le Premier Grenadier de France, La Tour d’Auvergne). En novembre de cette année, il passe sous Grenier, et prend la direction d’un corps composé du 2è Carabiniers et du 1er régiment de Hussards volontaires (avec deux pièces d’artillerie), à la tête duquel il participe à Hohenlinden et Aerding. Grâce à son intervention et à sa ruse, il y sauve avec sa troupe, une partie de la 16è demi brigade de ligne, tel que le raconte Jean-Jacques Chieux dans ses mémoires. A cette même époque, suite à des troubles dans la population créés par le fourrier Thirion du 2è Carabiniers, Espagne, voulant comme toujours à son habitude protéger les populations, eut un grave différent avec le chef de brigade Caulaincourt, et ceci, malgré une amitié datant de 1799 qui devait se poursuivre.

 Après la paix de Lunéville, il reste un temps en Allemagne, à la tête d’un groupe composé des 16è et 23è Chasseurs, accompagnés des 2è et 13è Dragons. Après dissolution de son commandement et avec l’aide d’un autre de ses amis, le général Dessoles, autre auscitain qu’il croisa à l’époque d’Hohenlinden, il essaye de trouver un poste à côté de ses parents, en Creuse ; Récupérant son épouse et ses trois enfants (Paul, Françoise-Véturie et Jean, par ordre de naissance), il s’installe près d’Aubusson, au Chez de Beaumont, commune de Saint-Avit-de-Tardes, dans une propriété de 68 hectares achetée le 22 mai 1801 ; La maison existe toujours et semble bien entretenue vue de l’extérieur. Une autre fille voit le jour en décembre 1801 à Aubusson : Marie. Jusqu’en 1805, Espagne sera en charge d’une circonscription militaire incluant d’abord la Creuse, l’Allier et la Haute-Vienne, qui seulement cette dernière à partir d’avril 1802. On l’autorisa à s’installer à Limoges pour diriger sa circonscription, d’accès facile et direct depuis Aubusson. Le 12 décembre 1803, il est fait chevalier (Légionnaire) de la LH. Il assiste à Paris aux cérémonies du Sacre impérial, en décembre 1804, en tant que Président du Collège Electoral du Département de la Creuse, où il fut nommé le 25 février 1804 par le Premier Consul. Naissent à cette époque, Clarisse, dite Clara, en mars 1803, puis Achille, en octobre 1804. Clara sera l’épouse de Camille Durutte, fils de général de l’Empire.

 En février 1805, il vend le Chez, et part rejoindre l’armée d’Italie, où l’Empereur l’a nommé général de division. Le 7 avril 1805, il est à Milan, où il prend en charge la 4è division de cavalerie, composée des 3è, 14è et 15è Chasseurs, et, des 24è et 29è Dragons, sous Jourdan, puis sous Masséna, à partir de septembre. Il participe aux affaires de San Michele, Caldiero, Gradisca et Laybach. En 1806, Joseph Bonaparte alors roi de Naples et de Sicile, il est à l’armée de Naples sous Masséna, en charge du gouvernement des provinces d’Avellino et du Labour. C’est à cette époque, qu’Espagne participa à la prise de Sora, QG de Fra Diavolo (de son vrai nom, Michel Pozza), brigand soudoyé par l’Angleterre et par Ferdinand de Bourbon.

Malgré sa profonde affection pour Masséna, Espagne part rejoindre de lui-même Napoléon à Berlin, car il sent que c’est là-bas que se passent les choses importantes. Il y arrive le 17 novembre 1806. Fin novembre, il obtient le commandement de la 3è division de cuirassiers, en provenance d’Italie, avec les 4è, 6è, 7è et 8è régiments. Il est secondé par deux généraux de brigades : Fouler et Reynaud. Il quitte Berlin le 1er janvier 1807 avec ses 2150 chevaux. A cette époque, il semble qu’un autre enfant naisse et meure rapidement à Paris, où réside sa famille.

Au printemps suivant, il eut une altercation avec Gonneville, futur mémorialiste, au sujet de la capture de ce dernier et de sa troupe au cours de l’hiver. Il prendra plus tard la défense de ce dernier face à Napoléon, lors d’une revue à Elbing. Cette anecdote montre bien qu’il avait toujours soin de ses troupes, même s’il fallait pour cela reprocher leur manque de prudence. Gonneville dira d’ailleurs toute son estime pour Espagne dans ses mémoires.

Il participe un temps au siège de Dantzig, sous les ordres de Lefebvre, puis il retourne à la Grande Armée. Le 10 juin 1807, Espagne est à Heilsberg, sanglante bataille, où il fut blessé de plusieurs coups de lance. A cette occasion, Murat, plusieurs fois en difficultés, fut sauvé par le brigadier Millot, du 8è Cuirassiers. Immobilisé un mois, Espagne regrette de ne point participer à Friedland. Pendant sa convalescence, il reçoit une lettre de soutien de Masséna, montrant bien l’estime qu’il inspire à son entourage. Le 11 juillet 1807, il est fait Grand Officier de la LH, et obtient 90 Aigles d’argent pour sa division. Il profite du reste de l’année pour organiser et équiper à neuf ses cuirassiers, et en profite même pour proposer un nouvel uniforme pour les états-majors de cuirassiers.

Début 1808, toujours souffrant, il se repose à Paris auprès de sa famille, et obtient une rente de 30000 francs sur les domaines de Riechenberg et de Hildesheim en Westphalie (10 mars 1808). En mai 1808, il est fait comte de l’Empire, puis reçoit de Murat l’Ordre des Deux-Siciles. C’est à cette époque que la famille s’installe à Metz et à Mey, petit bourg à quelques kilomètres de Metz, où elle possède sa résidence d’été. Son dernier enfant, une fille, Cornélie, née le 24 décembre 1808. Elle ne devait jamais connaître son père.

Début 1809, il retrouve ses troupes et les entraine en prévision des prochains combats qui se profilent à l’horizon. On le dit souffrant et soucieux, mais l’arrivée de l’Empereur le ranime. Il prend le commandement de la 3° division de Cuirassiers dans le 2° corps de Lannes et se bat à Plaffenhoffen, Eckmühl, Ratisbonne puis Ebelsberg au côté de Masséna. Il prend alors la route de Vienne avec ce dernier, où de nombreux français ont rendez-vous avec la mort. En effet, les troupes françaises et autrichiennes s’affrontent violemment à Essling, et le 21 mai 1809, faisant suite à plusieurs charges des cuirassiers d’Espagne et des chasseurs de Lasalle, son alter-ego de la légère, la troupe se lance de nouveau à l’assaut, faisant suite à l’ordre de Lannes à Bessières de « chargez à fond. » « Nous n’en reviendrons pas » dit Espagne à son aide de camp, Chenzeville. Après avoir été dégagé par Lasalle et ses chasseurs, Espagne repart à l’assaut. C’est à ce moment qu’un boulet de biscaïen le frappe au ventre, peut-être « craché » par un canon non encloué au moment où cela fut possible (comme plus tard en Belgique …). Les cavaliers du 6è Cuirs ont vu tomber leur général. Ils accourent lui faire un brancard, puis le transportent dans l’île de Lobau. Il y décédera vers 23 heures.

Il sera inhumé sur un îlot situé entre Lobau et la rive gauche du Danube, au pied de peupliers. Ses cuirassiers, très atteints par sa disparition, lui élèvent un monument avec les cailloux du fleuve. Cet îlot, en témoignage d’estime de Napoléon, prendra le nom « d’île Espagne ». Le nom perdurera longtemps sur les cartes autrichiennes, mais l’îlot a malheureusement disparut pendant les travaux d’endiguement et de calibrage du Danube effectués au XIXe siècle. Son corps repose peut-être dans ce fleuve tumultueux, qu’est le Danube, ou sous la ville qui a poussé à cet endroit.

Au soir du 21 mai, plus d’un quart de sa 3è division restait sur le champ de bataille, dont le général Fouler, qui seconda Espagne si souvent. Donc, un maréchal (Lannes) et deux probables futurs maréchaux (Saint-Hilaire et Espagne) trouvèrent la mort à Essling.

Au sein de l’armée, et en Limousin, tout particulièrement en Creuse, où il était considéré comme un enfant du pays, les hommages se succédèrent dans les mois et les années qui suivirent. Masséna, dans ses mémoires, parle de lui comme étant « l’honneur de l’armée. » Napoléon octroya à son épouse, veuve à 36 ans, une confortable rente afin qu’elle puisse élever ses sept enfants

Voilà ce qu’écrivait Ameil à son sujet, et qui semble être à l’origine de la légende qui le disait porte-poisse : « Il était d’une bravoure froide mais malheureux à la guerre, ce qui donnait de la répugnance à être employé avec lui. C’était un philosophe sous la cuirasse ; il aimait la patrie et la liberté ; sa tête était pleine d’idées fortes et généreuses. » Je n’ai à ce jour rien lu de semblable dans les livres, biographies et mémoires, sur l’Empire.

Par contre, après sa mort, ses statues, elles, n’eurent pas de chance. La première, qui devait prendre place sur le pont de la Concorde à Paris, avec, entre autres, celle de Valhubert suivant les instructions de Napoléon, sera stockée à la restauration dans un hangar aux Invalides. Sous Louis-Philippe, le corps changea de tête, et reçut celle du maréchal Lannes, autre gersois. Un buste, pouvant provenir de cette statue d’Espagne est de nos jours reléguée dans les réserves de Versailles, … sous plastique ! L’autre statue d’Espagne, celle se trouvant à Auch, voyagea elle-aussi pas mal en ville, avant de trouver ce qui est, espérons-le, sa place définitive.

Ce que confirme par contre les ouvrages où l’on parle du général comte d’Espagne, c’est l’affection que lui portaient ses cuirassiers de tous grades et l’armée en général ; tel que le disent les généraux Pelleport et Berthezène dans leurs mémoires. De même, dans une biographie consacrée au maréchal Davout, on y rapporte que l’Empereur regretta son absence, ainsi que celle de Lasalle, lors de la campagne de Russie; l’un et l’autre très estimés de Napoléon et jamais remplacés.

Pour conclure, si vous passez par Metz, allez à Mey voir la résidence d’été d’Espagne, dite le « château Espagne », toujours occupé semble-t-il, et, honorez sa mémoire en vous rendant sur la tombe de son épouse, et de sa famille, dans le petit cimetière, face à la porte d’entrée de l’église.

Il serait bon, la tombe du général n’existant plus, que les organismes représentatifs napoléoniens pensent à rénover cette tombe, même si une descendance existe peut-être toujours (potentiellement en Normandie). C’est bien la moindre des choses qu’il puisse être faite en mémoire de celui qui fut, d’après Napoléon et ses contemporains, ‘ LE ‘ général de cavalerie lourde.

 

Philippe Grampeix

Sources :

- « Les grands cavaliers du Premier Empire » du général Charles Thoumas (Ed. Teissèdre - 2004).

- « Le général Espagne, comte de l’Empire, et sa famille » d’Henri Hugon (Ed. Crépin-Leblond - 1938).

- « Les étoiles de Napoléon, Maréchaux, Amiraux, Généraux » d’Alain Pigeard (Ed. Quatuor - 1996).

- « Mémoires d’Empire - Tome I » d’Alain Pigeard (Ed. Quatuor - 1997).

- « Mémoires militaires » du général vicomte Pierre de Pelleport (Edité par un Demi-Solde - 2009).

- « Souvenirs militaires du colonel de Gonneville » d’Aymar-Olivier Le Harivel de Gonneville (Ed. du Grenadier - 2002).